Il y a quelques années encore, Grégoire Duchaine regardait le WRC à la télévision en se disant que cet univers était “incroyable et inaccessible”. Aujourd’hui ingénieur chez Stellantis Motorsport, il vient de vivre une saison exceptionnelle, couronnée par un titre mondial par équipes en WRC2. Des couloirs de l’ASA Morvan aux rallyes disputés aux quatre coins du monde, il raconte un parcours construit autour d’une même passion, nourri de rencontres, de travail et d’opportunités saisies.
Un titre mondial au bout d’une saison intense
Monaco, Croatie, Canaries, Portugal, Finlande, Paraguay, Chili… Le quotidien de Grégoire Duchaine l’emmène aujourd’hui bien loin de son Morvan natal. Derrière les pilotes et les voitures se cache tout un travail d’équipe, indispensable à la performance et à la fiabilité.
Cette saison restera forcément particulière pour l’ingénieur, avec le retour de Lancia Corse HF en compétition et surtout un titre mondial par équipes en WRC2. Une consécration qu’il peine encore à réaliser pleinement.
Vous venez de vivre une saison exceptionnelle, couronnée par un titre de champion du monde des rallyes avec le team pour lequel vous travaillez. Que représente cette consécration pour vous et qu’avez-vous ressenti au moment où le titre est devenu réalité ?
Je pense que je ne réalise pas encore que nous avons obtenu un titre mondial. C’est une belle récompense pour nous tous, qui reflète toutes les heures passées à travailler durant cette saison, marquée par le retour de Lancia Corse HF en compétition.
Le championnat par équipes de la catégorie WRC2 est moins connu du grand public, tout en offrant une saison très palpitante, avec des pilotes acharnés et des stratégies différentes.
J’ai toujours cette petite chaleur au cœur qui me motive lorsque je prends le temps de relever la tête et de regarder où j’en suis. Au Paraguay, lorsqu’on nous a annoncé que la victoire était officielle, c’était encore plus prenant.
Cette victoire et les aventures que nous vivons dans ce championnat me confortent vraiment dans mon choix de carrière. Je sais qu’il reste beaucoup de travail pour la suite, et c’est justement motivant de vouloir aller chercher d’autres victoires de ce type.

Dans les coulisses de la compétition
Si le grand public connaît les pilotes, le métier d’ingénieur compétition reste beaucoup plus discret. Pourtant, derrière chaque voiture engagée se trouvent des spécialistes chargés de son suivi, de sa fiabilité et de son évolution.
Chez Stellantis Motorsport, Grégoire Duchaine intervient sur les véhicules de catégorie Rally2. Un métier particulièrement polyvalent qu’il résume lui-même avec une comparaison plutôt parlante : celle du « médecin généraliste ».

Le métier d’ingénieur compétition est essentiel au sein d’un team, mais reste assez méconnu du grand public. Quel est concrètement votre rôle et quelles sont vos missions avant, pendant et après un rallye ?
Dans la compétition automobile, il existe énormément de postes d’ingénierie et chaque domaine nécessite ses experts. Mon rôle, chez Stellantis Motorsport, est d’assurer le support technique pour les clients utilisant nos véhicules de catégorie Rally2.
J’ai la chance de faire un peu le « médecin généraliste » de nos véhicules. Nous sommes deux à ce poste et nous nous partageons le suivi de l’assemblage des voitures neuves, la création de la documentation, les recommandations d’utilisation ainsi que la recherche de pannes.
Notre rôle est très flexible. Il s’adapte aux demandes des clients, mais également aux contraintes d’un constructeur ou des différents championnats.
Mes autres collègues, qui travaillent principalement sur les véhicules de catégorie Rally4, réalisent les mêmes tâches pour ces voitures et s’occupent également du suivi technique des coupes de marques : les Stellantis Motorsport Rally Cup. Ces coupes existent dans différents pays et seules nos voitures Rally4 et Rally6 y sont éligibles.
L’un des points les plus importants de notre travail est de faire le lien entre les clients, la boutique et l’équipe de développement. Nous nous déplaçons sur les courses pour conseiller les clients de manière plus spécifique et les aider en cas de panne. En parallèle, nous faisons remonter à l’équipe de développement les informations des clients concernant l’utilisation de nos voitures.
Une autre partie spécifique de mon métier, qui m’a notamment permis de vivre ce titre mondial par équipes, consiste à assurer le soutien de nos équipes officielles sur les championnats.
Lors de la création de notre nouveau modèle, la Ypsilon Rally2 Integrale HF, nous avons travaillé avec l’équipe de développement pour suivre l’assemblage du premier prototype et des premiers modèles. Comme nous connaissons très bien la voiture, nous sommes présents aux côtés des programmes officiels afin de pouvoir réagir au mieux face à toutes les éventualités.
Avant les épreuves des Championnats du monde et d’Europe, nous communiquons les recommandations de l’équipe de développement ainsi que celles issues des années précédentes.
Une fois sur place, nous assurons la collecte des informations et l’analyse de la fiabilité des voitures grâce aux données enregistrées dans l’ordinateur de bord.
À la fin de la course, l’objectif est de synthétiser les informations les plus importantes afin qu’elles puissent servir au développement de la voiture et à la suite des championnats.
Une vie rythmée par les voyages
Une saison internationale signifie aussi des valises rarement rangées très longtemps. Le calendrier de Grégoire Duchaine dépasse largement les frontières françaises. Mais derrière cette succession de destinations se trouve aussi une vie personnelle à organiser.
Une saison au niveau mondial implique de très nombreux déplacements. Combien de pays avez-vous parcourus cette année dans le cadre de votre travail ? Comment vivez-vous ce rythme entre les voyages, la compétition et la vie personnelle, et y a-t-il une destination ou une manche qui vous a particulièrement marqué ?
Tous les ans, nous commençons la saison par notre rallye à domicile avec le Monte-Carlo. Ensuite, cela dépend des programmes officiels et de notre répartition en interne.
En Championnat WRC2, nos pilotes marquent des points sur sept épreuves maximums parmi les quatorze épreuves du championnat.
Cette année, je suis allé travailler à Monaco, en Croatie, aux Canaries, au Portugal, en Finlande, au Paraguay et au Chili. À cela s’ajoute le Championnat d’Europe, pour lequel je suis allé en Suède.
J’ai également effectué un peu de support en Corse, à Nice, en République tchèque, en Belgique et à Autun.
Je suis souvent en déplacement, mais j’ai une famille très compréhensive à ce sujet. Nous échangeons assez souvent et, lorsque je rentre, je m’organise pour passer voir tout le monde. C’est d’autant plus simple lorsque je peux croiser mon père et ma sœur sur des rallyes !
L’organisation est assez conséquente, mais j’arrive à jongler entre ma famille et mes activités personnelles comme la moto, le skate, la photographie ou la cuisine, tout en continuant à sortir avec mes amis ou mes collègues. Disons que je ne suis pas du genre à rester chez moi sans rien faire.
J’aimerais aussi profiter de cette question pour avoir une petite pensée pour ma mère. Elle fait partie intégrante de ce côté dynamique que j’ai. Elle nous suit toujours de loin, prend de nos nouvelles lorsque nous sommes en course, tout en s’occupant de son association, Le Bazar de Nyélé.
Avec cette association, qui agit au profit d’enfants dans certains pays d’Afrique, elle a notamment financé la scolarité d’un enfant qui n’avait jamais pu aller à l’école auparavant. J’invite donc les personnes intéressées à découvrir son action.
D’un autre côté, tous ces voyages m’ont permis de rencontrer beaucoup de monde, car j’aime discuter avec les habitants sur place. Beaucoup de ces rencontres m’ont marqué parce qu’à chaque fois, je découvre de nouveaux rythmes de vie, de nouvelles recettes, je me fais de nouveaux amis ou j’achète simplement des livres sur les cultures locales pour pouvoir me renseigner davantage une fois rentré.
C’est un aspect que j’apprécie énormément dans mon travail.
De l’ASA Morvan aux Championnats du monde
Bien avant les déplacements à l’autre bout du monde, il y avait les couloirs de l’ASA Morvan. Grégoire Duchaine y a grandi au rythme des rallyes, avec son père et sa sœur. Une passion familiale qui, au fil des années, allait progressivement devenir un projet professionnel.
Vous avez grandi dans l’univers du sport automobile et êtes toujours très attaché à l’ASA Morvan. Quel parcours vous a conduit de vos débuts dans cet environnement jusqu’au plus haut niveau du rallye mondial, et quelle place l’ASA Morvan occupe-t-elle encore aujourd’hui dans votre parcours ?
Je me souviens, depuis tout petit, courir dans les couloirs de l’ASA Morvan. Avec ma sœur, nous étions toujours avec mon père lorsqu’il préparait le rallye et nous avons toujours aidé un petit peu comme nous le pouvions. Ce sont des souvenirs très sympathiques.
Lorsque j’ai eu 12 ans, j’ai commencé à partir sur le terrain avec les équipes d’implantation. J’appréciais davantage cette partie-là que de rester au bureau. J’ai donc fait partie des équipes d’implantation pendant plusieurs années, jusqu’à mes 18 ans, lorsque j’ai pris la responsabilité de l’une des spéciales.
À ce moment-là, nous avions des équipes très soudées. Ce sont aussi de super souvenirs, avec beaucoup de rigolades et des nuits assez courtes !
Les dernières années, mon équipe de sécurité était composée de mon cousin et de nos amis d’école. Autant dire que nous faisions tout ce que nous pouvions pour aider l’ASA, aider les concurrents et assurer la sécurité de notre spéciale, tout en passant de bons moments. De très tôt le matin à très tard le soir, nous étions toujours en train de rigoler.
En parallèle, j’ai effectué mes études en école d’ingénieur, en alternance entre Chalon et Dijon. En plus de cela, je travaillais avec Victor Cartier pendant mes soirées, mes week-ends et mes vacances.
Victor a conçu et assemblé sa propre voiture de rallye en catégorie Rally2-Kit. Il m’a fait confiance au début pour travailler avec lui en tant que mécanicien.
De fil en aiguille, nous sommes partis sur les Championnats d’Europe et du monde et il m’a progressivement donné davantage de responsabilités. Je participais à l’organisation logistique, au suivi de la voiture, tout en continuant à travailler sur la mécanique.
Nous avions là aussi une très belle équipe, avec laquelle nous avons vécu de belles aventures, toujours dans la bonne humeur.
À la fin de mon école d’ingénieur, j’ai trouvé une formation pour me spécialiser dans la compétition automobile, à l’École de la Performance de Nogaro, avec la formation Data et Performance.
J’ai réussi à faire trois stages en un. Je travaillais avec Victor sur le développement de sa voiture, j’apprenais l’exploitation en rallye au sein du Sébastien Loeb Racing, en Clio Trophy, et je faisais également de l’exploitation seul en circuit au sein de Rempp Racing, en Porsche Sprint Challenge.
Toutes ces activités m’ont permis de rencontrer une personne qui m’a donné le contact chez Stellantis Motorsport afin de postuler en tant qu’attaché technique. Si, par hasard, cette personne lit cette interview, elle se reconnaîtra et je la remercie énormément !
Maintenant, je travaille chez un constructeur alors qu’il y a quelques années encore, je regardais le WRC à la télévision en me disant que c’était incroyable et inaccessible.
Tous les ans, je prends quand même l’habitude de garder ma troisième semaine d’août pour revenir à mon rallye de cœur : le rallye de la Châtaigne.

Je pense que je prendrai toute ma vie ma licence au sein de l’ASA Morvan. C’est ici que j’ai fait mon premier rallye en tant que concurrent, avec mon père qui pilotait une Ford Escort. Nous avions terminé troisièmes de notre catégorie et c’était également mon premier podium.
Cela fait plaisir de revenir ici et de voir que d’autres personnes travaillent pour continuer à faire vivre ce rallye.
Peut-être que ce sera aussi mon premier rallye en tant que pilote… Cela reste à organiser !
Un titre mondial, mais toujours de nouveaux objectifs
Des premières spéciales du Morvan aux manches du WRC2, le chemin parcouru est considérable. Pourtant, Grégoire Duchaine ne semble pas considérer le titre mondial comme un point d’arrivée. Il préfère regarder les opportunités saisies et celles qui pourraient encore se présenter.
Avec ce titre mondial, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le chemin parcouru ? Quels sont vos prochains objectifs et quel conseil donneriez-vous à un jeune passionné de l’ASA Morvan qui rêverait, lui aussi, de faire un jour de sa passion pour le sport automobile son métier ?
Je pense avoir déjà un peu expliqué le regard que je porte sur mon parcours avec les questions précédentes. Mais pour synthétiser, je suis satisfait d’avoir saisi toutes les opportunités qui se sont présentées.
Même si cela m’a valu des nuits assez courtes, des week-ends très chargés et parfois des doutes sur les choix à faire, lorsque je vois la fierté dans les yeux de mes parents et de ma sœur, je ne changerais pas grand-chose si je pouvais revenir en arrière.
Il m’arrive parfois de discuter avec des jeunes qui ont beaucoup de doutes et c’est très satisfaisant de pouvoir leur présenter mes expériences et échanger avec eux.
Maintenant que j’ai un poste assez stable, avec une carrière qui pourrait être incroyable, je vais essayer de me concentrer également sur mes activités personnelles pour progresser sur d’autres terrains.
En même temps, je veux rester concentré sur mon travail pour aider notre équipe et nos pilotes à remporter des titres à toutes les échelles : régionale, européenne et mondiale.
Comme à chaque fois, j’ai trop de choses en tête ! Il va falloir organiser tout cela et continuer à vivre au fil des opportunités.
Si un jeune lit cet article et se pose des questions, je lui conseillerais de se concentrer sur ses études afin de s’assurer une solution de repli.
Le sport automobile est un métier qui prend beaucoup de temps et d’énergie, tout en restant dépendant des contrats et des sponsors. C’est important d’avoir une solution de repli.
Pour le reste, il faut profiter des formations qui existent en France et rester curieux pour en apprendre toujours plus. Nous sommes sûrement l’un des pays disposant du plus grand nombre d’écoles consacrées à la compétition automobile, que ce soit pour devenir mécanicien ou ingénieur.

Des couloirs de l’ASA Morvan aux rallyes du monde entier, Grégoire Duchaine a transformé une passion d’enfance en métier. Un parcours qui l’a déjà conduit jusqu’à un titre mondial, sans pour autant lui faire oublier l’endroit où tout a commencé. Chaque année, la troisième semaine d’août reste réservée au rallye de la Châtaigne. Et, qui sait, peut-être qu’un jour l’ingénieur y troquera son rôle dans les coulisses contre celui de pilote.
Propos recueillis et article réalisé par Barbara Foldyna
Photos de Grégoire Duchaine

